LETTRE DE BALTHAZAR (53)
de Tanger à Ibiza
du Dimanche 6 au Vendredi 11 Juillet 2014
Le port de pêche que nous jouxtons est toujours aussi animé, haut en couleurs et fort en odeur. Des dizaines de gros chalutiers, comme on n’en voit plus sur les quais déserts de nos ports de pêche, se pressent à couple pour y venir au matin décharger leurs prises, après être partis en une longue procession la veille en début de soirée. Sur les quais, dans un brouhaha indescriptible et bon enfant, au milieu des cris et des interpellations, les caisses de poissons dans la glace pilée s’échangent et embarquent dans des petites camionnettes pour rejoindre les boutiques des médinas de la ville et des villes voisines, Tétouan et Chechaouen notamment. Ici des enfants portent dans leurs mains un unique poisson (sabre je crois), sorte de longue anguille mais au corps argenté et aplati et partent le vendre à la tranche dans les rues. Là une sorte de criée à ciel ouvert établit les cours du moment dans un arabe particulièrement guttural. Au milieu de cette foule des pêcheurs sous leurs chapeaux de paille ramendent avec des navettes passées d’un geste rapide leurs filets tendus par leur orteil. La couleur rouge bordeaux ou rouille de leurs tas amoncelés sur le quai est tachetée du jaune éclatant de leurs flotteurs. Souriants et bavards ils nous accueillent gentiment et se laissent mitrailler par notre photographe professionnel. Bertrand en effet produit avec art des photos magnifiques avec un appareil aux focales impressionnantes. Numérique, atteignant un nombre de pixels incroyable, télécommandé, tirant par rafales, fixé parfois à l’aide d’une puissante ventouse, il permet des prises de vue très remarquables. Il transporte sans rechigner ses objectifs en tous genres et ses batteries dans un lourd sac à dos spécial. La passion quoi.
Durant cette dernière décennie Tanger s’est modernisée. Sur l’immense et belle plage occupant le fond de la baie un front de mer s’est construit. La nouvelle avenue Mohammed VI (au Maroc on n’attend pas que le roi soit mort pour l’immortaliser !), bordée par des immeubles modernes, offre aux piétons une large et agréable promenade plantée de palmiers, au sol décoré d’arabesques.
Une solide paella nous y rassasie le premier soir dans le restaurant El Mero. Un doggy bag rebondi nous offrira un second tour copieux à bord deux jours plus tard.
A Tanger évidemment l’influence espagnole est forte. De gros catamarans rapides aux puissantes turbines font la navette avec Tarifa ou Algésiras de l’autre côté du détroit, déversant touristes et voitures sur les quais. Les gros ferries transportant les innombrables camions semi remorques ne viennent plus accoster ici mais à un gros terminal logistique récemment construit quelques dizaines de kilomètres plus à l’Est dans le détroit.
Ici l’Europe et l’Afrique se font face à moins d’une dizaine de milles. La nuit précédente le MRCC (équivalent de nos Cross) de Tarifa signalait à la VHF (canal 16) qu’un pneumatique portant 8 personnes était à la dérive dans le détroit et demandait une veille attentive. Encore sans doute de malheureux africains, parvenus sur les rives de la Méditerranée on ne sait comment, provenant le plus souvent du Sahel aux prix d’épreuves terribles, exploités par des passeurs sans scrupules empochant leurs maigres économies, en partance vers l’Eldorado européen.
La pente est raide le lendemain matin pour entrer dans la médina en franchissant les remparts par une des portes donnant sur le port. Ruelle Rkjouak, étroite et sinueuse, escaladant la pente de la colline avec par moment des marches,entrée à l’ombre fraîche décorée de zelliges de modestes hôtels, celle discrète d’une mosquée, croisements ou embranchements improbables des ruelles, l’ambiance des médinas nous est maintenant devenue familière. Durant l’actuelle période du Ramadan la medina est calme en début de journée et ne s’anime qu’à partir du milieu de l’après midi. Profitons en pour monter jusqu’au sommet de la colline par les ruelles et petites places comme celle du petit Socco pleine de charme. En haut les remparts délabrés nous offrent une vue magnifique sur Tanger, sur le détroit que des files de gros porte conteneurs pressés franchissent à vive allure, et sur les rives et montagnes de l’Andalousie. Un peu plus à l’Est le rocher de Gibraltar monte la garde, vestige historique des places fortes que l’amirauté britannique installait pour contrôler des passages stratégiques. Les Uboots allemands décimés ici s’en souviennent qui essayaient de venir ravitailler et soutenir l’île de Malte qu’ils contrôlaient pendant le terrible siège qui permit aux Alliés, britanniques en tête, de couper les lignes de ravitaillement de l’Afrika Korps de Rommel lorsque Malte succomba. Du haut de nos remparts nous rêvons à l’époque où les Romains et Carthaginois situaient ici l’extrémité de leur monde, ces fameuses colonnes d’Hercule constituées du rocher de Gibraltar et du djebel marocain imposant qui lui fait face. Bien peu de navigateurs de l’époque se risquaient au-delà, craignant être précipités dans le Styx, le plus grand des fleuves de l’Enfer.
Eprouvés par la montée et par le soleil devenu dur maintenant nous redescendons place du petit Socco pour nous restaurer dans un café restaurant marocain repéré lors de la montée. Des tables disposées à l’extérieur sous la tente nous pouvons en effet observer de près cette foule bigarrée qui augmente au fil des heures en traversant la place. Des femmes plus ou moins voilées partent faire leur marché, des ânes chargés trottinent à côté de leur maître, des enfants jouent au foot avec le maillot de Ronaldo, Messi, Muller ou Ribéry, des colporteurs proposent leurs marchandises, des hommes coiffés de tarbouches (au fait j’en porte un, finement décoré, acheté à Fès, c’est bien pratique : très léger il protège efficacement mon crâne dégarni des durs rayons du soleil marocain) ou chapeaux de paille discutent dans les cafés où les femmes sont absentes, ou passent affairés.
Nous voilà maintenant immergés dans cette foule sympathique. Le flot nous porte vers la place du Grand Socco, belle porte de la médina où la ville ancienne et plus récente se jouxtent. Ici de belles façades ouvragées de petits immeubles bordent une longue rue marchande à l’activité incroyable. Profitons en pour regarnir le bord en cerises, pêches, pommes, dattes, légumes,melons d’eau ….
Dominant la place du grand Socco et sa mosquée une grande et élégante villa attire notre attention. On y accède par un grand portail et un jardin à forte pente qu’un escalier central escalade au milieu de palmiers, d’agapanthes bleues et autres fleurs du Maghreb. Depuis les arcades de l’entrée elle offre une belle vue sur la vaste place du Grand Socco qu’elle domine. Un maître d’hôtel affable nous accueille, très fier de nous faire visiter cette villa de France rendue célèbre par Matisse et qui vient d’être totalement refaite et agrandie pour en faire un élégant hôtel cinq étoiles. C’est en effet des deux fenêtres de la chambre 35 au premier étage, dans laquelle nous pénétrons maintenant, que le grand peintre et plasticien a brossé ses fameuses vues de Tanger. La chambre modeste a été restaurée à l’identique, y compris les boutons électriques et le téléphone de l’époque (années 20). Une photo noir et blanc montre le couple habillés en grands bourgeois du début du XXième siècle et non pas en artistes de Montmartre comme je l’aurais imaginé. Bertrand ne résiste pas à mettre en batterie son appareil de photos aux focales impressionnantes, immortalisant Bénédicte dans l’embrasure de la fenêtre donnant sur la mosquée et la médina. En comparant la photo prise avec soin depuis la même position que celle qu’occupait Matisse on constate que cette fameuse vue de Tanger n’a guère changé. L’autre vue sur la rade prise de l’autre fenêtre a évidemment été bouleversée par le développement du port et de la ville moderne.
De retour au bateau nous savourons à l’approche du coucher de soleil le repos et le calme de ce coin de quai du port des gros navires qui nous abrite et que finalement nous apprécions avec sa très belle vue sur la médina et le port de pêche.
Le lendemain, à la veille de quitter Tanger et le Maroc nous décidons de nous offrir un bon dîner sur la terrasse embaumée de cette si belle villa de France.
Mardi 8 Juillet. Cela souffle dru sur le détroit et bien entendu de face. Le ciel bleu éclaire de manière éclatante la blancheur des vagues courtes et rendues rageuses par le fort courant qui nous aide mais que le vent prend à rebrousse poil. A prendre deux ris et à dérouler le solent à deux marques. Gîté, appuyé par le moteur pour ne pas nous attarder au milieu des porte conteneurs dans cette sorte de soufflet de Neptune dans lequel le vent accélère par le resserrement du détroit entre les colonnes d’Hercule, Balthazar taille sa route en tirant deux longs bords. Comme prévu au sortir du détroit en pénétrant dans la mer d’Alboran le rocher de Gibraltar laissé à bâbord, le vent faiblit à force 3/4 mais bien de bout sur la route. Nous n’avons pas le loisir de tirer des bords jusqu’à Ibiza comme nous le laisse prévoir les fichiers météo. Je dois être en effet à la passerelle du ferry Barcelone/Ibiza pour avoir la joie d’accueillir Anne-Marie qui rejoint le bord avec un jour d’avance sur la date prévue. Grand voile haute, génois roulé, au moteur donc.
Mercredi 9 Juillet, 16H20 le Cabo Gata est doublé, vent force 3 dans le nez toujours. Jeudi matin 10 Juillet, vent stable bien de bout sur la route, grr…
Au diable le moteur, à dérouler le génois. Après cette longue progression pénible au moteur Balthazar redevient un voilier enroulant en douceur et dans le silence les vagues d’une mer hâchée au près bâbord amure. Nous allons tirer un long bord pour faire de l’Est en espérant que le vent adonnera comme nous l’annonce les fichiers météos pour revenir sur notre route. Nous sommes heureux de laisser par le travers du Cabo Palos, près de Carthagène, une mer casse bateau très désordonnée. Très au large la mer s’est régularisée et la progression est maintenant redevenue confortable. Bingo, le vent a progressivement adonné et nous pouvons faire du Nord au bon plein pour maintenir une vitesse suffisante dans ce vent devenu faible (8 nœuds réels). La nuit est splendide et je savoure mon quart du soir (jusqu’à 1h du matin) dans le calme et le silence sous cette pleine lune. 4h20 du matin, Eckard écrit sur le livre de bord : « feu de Formentera identifié 2éb ».
Arrivée en douceur à l’heure du petit déjeuner dans une eau turquoise devant l’isthme superbe bordé de longues plages de sable blanc reliant l’île d’Espalmador aux Trocados et à l’île de Formentera, nous préparant à mouiller là et prendre notre premier bain de l’année dans une eau limpide à 25°C, avant de rejoindre cet après midi Ibiza.
A nous les Baléares, même si c’est la foule de l’été.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre), Bertrand et Bénédicte (Duzan).